Depuis les grandes manifestations de 2019, la lutte pour l'environnement semble ralentir, ou connaître un important ressac. Avec la montée de l'extrême droite, l'application contestée de mesures environnementales et une certaine lassitude, l'environnement ne semble plus occuper une place aussi marquante. Mais est-ce vraiment le cas ?
Chose certaine, la planète continue de se réchauffer et les catastrophes naturelles s'accumulent… Et bien sûr, les grandes manifestations ne sont pas le seul mode de pression pour inciter les gouvernements et les populations à se lancer de façon plus significative dans la transition écologique. Mais si on les considère comme un important barème, il devient évident que celles qu'on a tenté de relancer après le grand sommeil des années de la covid-19 n'ont eu ni l'ampleur ni la couverture médiatique qu'elles auraient pourtant dû obtenir.
Le réchauffement climatique ne crée plus le même effet de stupeur, ses conséquences n'ont plus l'impact de la nouveauté. Il se développe au contraire une forme de résignation et de défaitisme devant les constats terrifiants du GIEC et des groupes environnementalistes. À force de les entendre sans réelles modifications, leurs propos ne parviennent plus à alarmer autant. Mais comment pourraient-ils se renouveler si la situation ne change pas ?
Le déni se renforce
La montée de l'extrême droite partout dans le monde devient un des principaux obstacles à la transition écologique. Ne reculant pas devant les raccourcis démagogiques, celle-ci parvient à faire croire que les politiques environnementales se retournent contre les citoyen·nes qu'elle prétend défendre. C'est au nom du peuple qu'elle s'oppose à la taxe sur le carbone au Canada, aux éoliennes en France, et qu'elle soutient l'exploitation sans limites des hydrocarbures aux États-Unis.
Quitte à mentir effrontément, comme Pierre Poilievre, lorsqu'il prétend que la taxe sur le carbone affame la population, alors que grâce à une ristourne, elle donne plus d'argent qu'elle en prend pour huit Canadiens sur dix, selon le directeur parlementaire du budget. Le populisme de droite est parvenu à faire de la protection de l'environnement un épouvantail lui permettant d'attirer les votes. Un enjeu que la droite cherche à rendre impopulaire, si bien que les partis centristes et libéraux cherchent à l'éviter, comme on l'a constaté lors du débat présidentiel entre Donald Trump et Kamala Harris, où la question climatique a été à peine abordée.
L'indifférence de nombreuses personnes provient aussi de l'illusion créée par l'adoption de certaines mesures présentées comme efficaces, mais qui, dans le fond, ne le sont pas. La population est rassurée : le gouvernement agit, même s'il est loin de le faire convenablement. Ainsi, le projet de loi 69 sur l'énergie (PL69), devant assurer « la gouvernance responsable des ressources énergétiques », ne propose aucune mesure de décarbonation et prévoit un large plan pour produire toujours plus d'électricité, peu importe les effets nuisibles sur l'environnement et les coûts élevés de cette transformation — qui seront par ailleurs absorbés par la population.
Parfois aussi, certaines bonnes mesures, prises ou présentées inconsidérément, déclenchent une réaction provoquant de véritables reculs. La taxe sur le carburant en France, décrétée par le gouvernement Macron, non progressive et suivant une importante baisse d'impôt pour les riches, a déclenché la juste indignation des Gilets jaunes. Devant cette réaction très forte, l'écofiscalité, même responsable et bien modulée, est devenue sulfureuse pour plusieurs gouvernements. Au Québec, la présentation maladroite de Québec solidaire de sa taxe sur les voitures polluantes a écarté toute idée de bonus-malus sur l'achat d'autos, visant à récompenser les bonnes pratiques et pénaliser les mauvaises. Devant des échecs de ce type, le risque de l'impopularité de nombreuses mesures pro-environnementales rend craintives les personnes exerçant le pouvoir. Les politiques environnementales deviennent risquées pour elles.
Les pressions constantes des lobbys industriels auprès des gouvernements et de l'opinion publique créent une importante stagnation, quand il ne s'agit pas de reculs. Ces pressions se font sentir à tous les niveaux de gouvernement : dans le monde par des délégations importantes de représentant·es des compagnies d'hydrocarbures dans les conférences sur le climat ; par des rencontres très nombreuses avec des élu·es et fonctionnaires auprès du gouvernement fédéral tel que le révèle le registre des lobbyistes ; dans les audiences de la commission parlementaire sur le projet de loi sur l'énergie au Québec (PL69) où les grandes entreprises privées sont fortement majoritaires.
Un mouvement en pleine évolution
Si les grandes manifestations sont toujours nécessaires pour convaincre les personnes d'agir plus fermement en faveur de la transition écologique, il existe plusieurs autres moyens d'atteindre ce but. Depuis plusieurs années, des progrès ont été accomplis en multipliant les initiatives de toutes sortes, pas toujours spectaculaires, mais efficaces chacune à leur manière.
Plusieurs municipalités font davantage leur part, notamment au Québec, où aux dernières élections, le mouvement citoyen Vire au vert a favorisé la victoire de plusieurs conseillers municipaux écologistes. Cela a permis des changements souvent très visibles, comme à Montréal : verdissement des rues, développement de pistes cyclables sécuritaires, réduction des places de stationnements, planification de quartiers écologiques (tout en se montrant incapable de bloquer des projets de promoteurs immobiliers allant à contresens comme Royalmount et Maestria).
Les groupes citoyens sont maintenant beaucoup mieux outillés pour mettre en branle la transition. Ils ont conçu leurs propres documents décrivant précisément les pistes à suivre (les Chantiers de la Déclaration d'urgence climatique, les 101 idées pour le climat du Pacte pour la transition et la volumineuse Feuille de route du Front commun pour la transition énergétique). Ces connaissances acquises permettent de mieux réagir devant les initiatives gouvernementales défavorables à l'environnement même si des coups de force comme l'installation de Northvolt ou le PL69 restent difficiles à contrer.
De nombreuses initiatives citoyennes ont été mises en place, visant à encadrer la transition écologique à une échelle locale par une série d'initiatives variées. Les Collectivités ZéN (zéro émission nette), déployées dans huit régions et municipalités du Québec, ou le projet de Transition juste en milieu de travail ne sont que deux exemples parmi une constellation d'initiatives dans les villes et les régions, portées par des citoyen·nes mobilisé·es en grand nombre pour protéger l'environnement. Leur travail, souvent dans l'ombre, crée de véritables transformations.
D'autres choisissent de combattre l'inertie des gouvernements et d'une partie de la population en renouant avec les actions et discours radicaux, avec la remise en cause d'un capitalisme à bout de souffle. Les 11 brefs essais pour la justice climatique, sous la direction de Zoyanne Côté et Sandrine Giérula1, reflètent bien la réaction de jeunes autrices indignées, décidées à nourrir leurs actions de leur colère comme le disent les directrices de l'ouvrage :
« “ Amour et rage ”, “ Résister et fleurir ”. Ces slogans nous rappellent qu'une part de nous doit s'opposer à ce qui est érigé pour que l'autre puisse faire germer la suite. Résister par amour. Fleurir par rage. Il faut oser le dire et s'activer : nous devons détruire notre système économique ; notre société impérialiste doit s'effondrer. Cela ne veut pas dire que nous sombrerons avec elle. Ayons de l'ambition révolutionnaire. »
Le mouvement Extinction Rebellion, fondé en 2018, se distingue toujours par de spectaculaires actions dérangeantes. Dans son sillon, plusieurs groupes reprennent des tactiques semblables, comme Rage climatique et Dernière génération, ce dernier groupe ayant notamment barré l'accès à un débarcadère de l'aéroport Pierre-Elliott-Trudeau en pleine période des vacances l'été dernier. L'inaction climatique risque de multiplier ce genre d'interventions qui seront de plus en plus facilement justifiées.
Les luttes environnementales se déclinent donc aujourd'hui, encore plus qu'auparavant, dans un large prisme d'approches. Peut-être est-il plus difficile d'en faire un portrait global et de déterminer avec conviction si elles progressent ou si elles stagnent. Chose certaine : les gouvernements et les individus en position de pouvoir n'en font toujours pas assez et sont les vrais responsables des insuffisantes avancées en matière de protection de l'environnement. D'où la nécessité de continuer à exercer toujours plus de pression sur eux.
Illustration : Elisabeth Doyon