Balados québécois : où sont les jeunes ?

12 juin 2026 | Prune Lieutier

En août 2022, dans le magazine Véro, le comédien et producteur Louis Morissette exprimait son inquiétude, largement partagée par de nombreux professionnel·les de la culture et des médias, concernant le désintérêt des jeunes pour les productions québécoises. Cependant, un regard attentif sur les pratiques des adolescent·es et des jeunes adultes permet de dresser un portrait plus nuancé de la situation.

Les réactions à la chronique de Louis Morissette ne se sont pas fait attendre. Elles sont notamment venues de ces fameux « jeunes » dont on peine souvent à distinguer les contours et les aspirations. Parmi elles, beaucoup soulignaient la difficulté pour les adolescent·es et jeunes adultes québécois·es de retrouver sur leurs écrans, au sein des productions offertes par les diffuseurs publics mais aussi par les plateformes commerciales, des personnes, des situations et un langage qui leur ressemblent.

Pourtant il est impossible de nier que dans les dernières années, des efforts ont été faits pour favoriser une plus grande diversité de représentations au sein des écrans et des équipes de production grâce, entre autres, à la mise en place d'un système de pointage dans les programmes de financements tels que le Fonds des médias du Canada. On a ainsi vu apparaître sur Tou.tv des programmes de fiction tels que Lakay Nou, faisant la part belle à la communauté haïtienne québécoise, ou encore Ça prend pas la tchas à Papineau, une série s'intéressant à la paternité et à la masculinité et offrant une distribution aux origines maghrébines, latino-américaines et haïtiennes. Sur Télé-Québec, l'excellente série M'entends-tu met en scène trois jeunes femmes issues de différents milieux sociaux, et la non moins excellente série Six degrés s'intéresse, elle, au quotidien d'un ado malvoyant et en deuil de sa mère. Concernant la représentation de la jeunesse québécoise sur Radio-Canada, soulignons la série Lou et Sophie, montrant deux ami·es en quête de liberté et Les petits rois, un drame centré sur de jeunes étudiant·es. Sur TVA, on trouve pour les plus jeunes La vie compliquée de Léa Olivier, qui suit les aventures de ladite Léa et de ses ami·es, tandis que les jeunes adultes pourront plonger, avec Les bracelets rouges, dans le quotidien de six jeunes patient·es de l'Hôpital de la Rive. Sur Noovoo, plus axé sur les jeunes adultes de la chaîne, on trouve les séries Campus, un drame suivant sept étudiant·es qui tentent de se relever d'un événement tragique, P.A.M – programme d'aspirant-moniteur, un suspense au cœur d'un groupe de moniteur·trices, ou encore Complètement lycée, une comédie parodiant les séries américaines pour ados. Du côté du documentaire et des programmes conversationnels, soulignons l'existence de La base (Tou.tv), animée par Lex et Wasiu, présentée comme étant « à l'image des jeunes qui ont grandi dans un milieu urbain, multiculturel et multilingue » ou encore les excellents On parle de sexe et On parle de santé mentale (Télé-Québec) donnant (enfin !) la parole à des adolescent·es.

Si ces programmes ont le mérite d'exister, d'être financés et d'être diffusés, force est de constater que les locomotives actuelles de la télévision québécoise (la série Stat sur Radio-Canada ou Indéfendable sur TVA, ou encore les émissions Bonsoir bonsoir ! et Tout le monde en parle) restent encore des programmes où les jeunes sont peu représentés. De surcroît, on peut s'interroger : où se cachent donc, à la télé québécoise, les jeunes autochtones et leurs récits de fiction (en dehors des programmes de l'APTN bien entendu), les jeunes ruraux·les (disons que l'on ne compte pas L'amour est dans le pré, si vous le voulez bien), les jeunes en situation de handicap (là encore, en dehors des programmes de l'excellente chaîne spécialisée AMI Télé) ? Où sont les programmes donnant la parole aux jeunes du Québec, dans toute la diversité de leurs communautés, de leurs milieux sociaux, de leurs intérêts spécifiques, de leurs inquiétudes et de leurs espoirs ? Où sont les jeunes épris·es de politique qui s'engagent dans leurs communautés, qui sont en train de se préparer à changer le monde, à créer les formes artistiques de demain, à penser de nouveaux modèles de société ? Parce que oui, ils et elles existent et ne demandent qu'à être représenté·es.

Alors que l'on se pose collectivement la question de qui sont ces jeunes, on remarque que les études à leur sujet comportent de nombreuses lacunes. Quand les statistiques s'en préoccupent au Québec, c'est généralement soit sous l'angle de la misère sociale et de l'inadaptabilité, soit des pratiques artistiques particulières. Dans les productions médiatiques, le « jeune » est toujours un génie créatif ou un paumé qui a besoin de l'aide de la société. Ces représentations sont très éloignées de la jeunesse actuelle, active, engagée et autonome.

Bien entendu, les réseaux sociaux, et en particulier Instagram et TikTok, constituent un vaste lieu d'expression en ligne pour les jeunes, qui les investissent massivement. Pendant les périodes de confinement, beaucoup ont d'ailleurs pu trouver du soutien auprès de groupes en ligne ou de communautés organisées par les plateformes elles-mêmes. TikTok, par exemple, a mobilisé ses forces en partenariat avec l'Organisation mondiale de la santé pour informer les jeunes sur les risques médicaux de la covid-19 mais aussi pour soutenir leur bien-être mental. Cependant, ces espaces, bien que positifs à bien des égards, restent soumis à des forces de régulation algorithmiques et capitalistes. Des espaces également propices aux harcèlements, en particulier des femmes et des personnes issues de la diversité sexuelle ou de genre, ou encore de la diversité capacitaire.

Peut-être que les producteur·trices de télévision québécoise à la recherche de représentant·es de la jeunesse devraient porter leur attention sur l'écosystème actuel de la baladodiffusion indépendante. C'est en effet aujourd'hui l'un des domaines de production médiatique les plus actifs et dynamiques qu'il est possible d'observer au Québec, donnant une voix à de nombreuses communautés. C'est également un médium dont les 18-34 ans sont particulièrement friand·es. Selon une étude de l'Observatoire des technologies média réalisée en 2024, plus de la moitié d'entre eux·elles ont écouté un balado dans le mois précédent.

Le balado a connu un développement exponentiel depuis son apparition en 2001, année marquée par la première mise en ligne par l'américain Dave Winner d'un fichier sonore radiophonique sur un flux RSS. Les années suivantes ont ensuite vu débouler les premiers portails francophones comme Arte Radio (2002) ou encore Podemus (2005). À cette première phase de développement, alors encore très artisanale, succède une phase de structuration, dès 2007, marquée par la création de balados par des médias traditionnels (Slate, Radio-Canada, etc.) puis, évidemment, par le phénomène Serial (2014) premier balado à connaitre un succès d'écoute équivalent aux plus grands films ou séries télévisées (340 millions de téléchargements en 2018, quatre ans après sa mise en ligne). Depuis 2017, on assiste au développement exponentiel des contenus et des audiences, ainsi qu'à la professionnalisation du secteur autour de studios, d'associations, d'événements dédiés et de métiers spécialisés. Cette dernière phase, dans laquelle nous sommes toujours aujourd'hui, a connu ces dernières années des développements massifs, notamment avec la création d'Ohdio en 2019, ou encore de productions portées par Télé-Québec.

Cependant, depuis deux décennies déjà, et a fortiori depuis le début de la pandémie, on a vu se développer sur la toile de nombreuses propositions balados « de garage » ou « de salon », en marge des productions professionnelles ou institutionnelles. Des individus ou des groupes d'ami·es décident d'utiliser ce médium comme moyen d'expression, parce qu'il est accessible, peu coûteux et ne demande pas des compétences techniques élevées pour les producteur·trices comme pour les auditeur·trices. Si certaines productions requièrent beaucoup de moyens et d'expertises, il est aussi aisé d'imaginer des formats plus artisanaux, se satisfaisant d'un équipement technique limité. La mise en ligne peut se faire gratuitement ou à bas coût sur des plateformes telles que Baladoquébec, Spotify ou YouTube, une avenue souvent privilégiée par les créateur·trices de contenus balado qui allient audio et vidéo. La récurrence des contenus, plus ou moins professionnels, dépend essentiellement de la bonne volonté, de l'énergie et du temps des personnes souhaitant s'y investir.

Cette accessibilité a donné lieu à la création d'un écosystème de productions extrêmement diversifié, bénéficiant d'une très grande autonomie et liberté de ton. Ces productions explorent des contenus et des intérêts de niche, et rassemblent des communautés culturelles ou territoriales précises et balisées, loin des risques de tokenisations des médias institutionnels. Parmi elles, nombreuses sont celles imaginées, réalisées et animées par de jeunes adultes. On peut penser par exemple au quatuor Les jeunes en parlent, qui commente des sujets d'actualité, à Pas peu fiè·res, qui invite chaque semaine une personne issue de la communauté 2SLGBTQIA+ pour parler de son parcours, et à Black Girls From Laval, qui s'attache à « partager une vision positive des communautés culturelles présentes au Québec ». Mentionnons aussi Dialogues, un balado d'échanges entre des jeunes et des élu·es municipaux·les, la série Culture collège, portée par les élèves du Collège de Montréal, ou le récent C'est pas juste du Molière !, qui nous permet de découvrir la culture de la MRC Maria-Chapdelaine. Bien sûr, n'oublions pas aussi l'école du média militant La Converse, qui accompagne des cohortes de journalistes en devenir à créer leur propre balado. Dans la plupart des cas, on assiste aussi à l'émergence de contenus déclinés sur différentes plateformes et sur les réseaux sociaux sous la forme d'extraits de captation qui se distinguent de la distribution traditionnelle de contenus par leur souplesse et leur adaptabilité à la consommation des publics. On y invente ainsi de nouvelles manières de converser, d'échanger, de participer au débat public, de se divertir aussi, le tout avec un déploiement tentaculaire au cœur des habitudes médiatiques des auditeur·trices. Il y a tout un monde d'inspiration.

Dans une entrevue passionnante du journaliste Olivier Arbour-Masse pour Rad, le créateur de contenu Mounir Kaddouri, alias Maire de Laval, rappelle l'importance de développer les productions culturelles audacieuses, qui sont en mesure de parler aux jeunes générations. Il y a une nécessité de prendre plus de risques afin de former une nouvelle garde intéressée à créer différemment. Au-delà de la création vidéo en ligne, déjà extrêmement dynamique, c'est aussi dans le balado qu'on trouve aujourd'hui, à la manière des radios libres des années 1990, la réalité d'une jeunesse québécoise qui a soif de lieux d'expression. Branchons-nous !

Prune Lieutier est chercheuse postdoctorale à HEC Montréal.

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