Les déclinistes. Ou le délire du « grand remplacement »

12 juin 2026 | Isabelle Larrivée

Alain Roy, Les déclinistes. Ou le délire du « grand remplacement », Écosociété, 2023, 149 pages.

Cet essai présente une galerie de personnages issus, pour la plupart, du milieu intellectuel français et s'inscrivant dans la mouvance du « grand remplacement », théorie décliniste conçue et promue par l'écrivain Renaud Camus. Ces auteurs ont en commun d'affirmer que les identités nationales sont mises en péril par l'immigration, en particulier musulmane, dont l'un des effets serait à court terme de fragiliser et, à moyen terme, de se substituer aux cultures nationales en France, mais également ailleurs en Europe.

Alain Roy soutient que la persistance de cette idée a de quoi surprendre, et ce pour deux raisons : d'abord parce que, sur le plan démographique, cette situation risque fort peu de se produire et ensuite, en raison des relents de xénophobie décomplexée qui s'en dégagent et qui s'accordent mal avec les sociétés aux valeurs dites « républicaines ».

Il s'agira donc de mettre en évidence la manière dont chaque auteur se réapproprie la théorie du « grand remplacement » de Renaud Camus. On scrute ici les ouvrages de l'académicien Alain Finkielkraut, du journaliste Éric Zemmour, de l'intellectuel québécois Mathieu Bock-Côté, du romancier Michel Houellebecq ou encore ceux du philosophe Michel Onfray.

On introduit comment Camus et ses pairs mobilisent la question du territoire pour élaborer l'idée d'une colonisation inversée et d'une menace territoriale liée à la présence musulmane en France. Certains abordent la question de la reproduction, suggérant tantôt le contrôle de la fécondité des femmes musulmanes ou proposant des politiques natalistes dans le but avoué de favoriser la démographie des Français (de souche). Alain Roy montre aussi comment Onfray, aveuglé par sa propre terreur, finit par concevoir la civilisation judéo-chrétienne dans un horizon eschatologique sans lendemain. On a l'impression d'assister à une conversation entre des individus complètement dépassés par leur époque qui font feu de tout bois afin de donner une contenance à leurs idées plus sensationnalistes et provocatrices les unes que les autres.

L'auteur s'étonne d'ailleurs de la facilité avec laquelle chacune de ces personnalités a pu adhérer à « une théorie aussi radicale et déconnectée des faits, et ce, sans craindre de mettre en jeu sa réputation, non seulement sur le plan idéologique, mais sur le simple plan intellectuel ? » (p.11)

Outre les nombreux glissements sémantiques et vices argumentatifs, l'auteur note un nombre important de conclusions fondées sur des anecdotes et une absence totale de références à des informations puisées dans des statistiques. Dans plusieurs cas, les auteurs étudiés démontrent une forme de mépris pour les sciences sociales qui seraient bien souvent à même d'apporter des preuves contredisant leurs thèses. L'auteur en fait d'ailleurs la démonstration en fournissant, à l'occasion, des chiffres qui invalident nombre de déclarations à l'emporte-pièce de la part des tenants de cette théorie.

À la fin de son ouvrage, Roy propose une synthèse en six points où il rappelle de façon limpide les caractéristiques transversales de la pensée décliniste. Petite déception : on aurait aimé qu'une page ou deux de cet excellent essai soient consacrées, en conclusion, à l'état du discours islamophobe et anti-immigration au Québec.

 Site référencé:  À babord !

À babord ! 

Colonialisme en Kanaky : Cachez-moi cette colonie qu'on ne saurait voir
12/06/2026
Balados québécois : où sont les jeunes ?
12/06/2026
Organiser, mobiliser, gagner. Guide de renouveau syndical
12/06/2026
No fear of the dark. Une sociologie du heavy metal
12/06/2026
La conquête de la Palestine. De Balfour à Gaza, une guerre de cent ans
12/06/2026
Action collective au Québec : Territoires en lutte
12/06/2026