Un mouvement progressiste indépendant gagne en force au Mexique
L'élection de Claudia Sheinbaum à la présidence continue d'être présentée dans les médias comme un succès pour la gauche et les femmes au Mexique. Alors que s'entame ce mandat présidentiel d'une durée de six ans, un vent d'indignation défie le gouvernement du parti MORENA.
À la veille de la nouvelle année, un rassemblement contraste avec les festivités traditionnelles. À l'invitation du mouvement zapatiste, des milliers de personnes viennent d'assister à un séminaire de plusieurs jours et se trouvent réunies pour le 31e anniversaire de l'EZLN (Ejército Zapatista de Liberación Nacional) dans la communauté d'Oventik. Au Chiapas, les Rencontres internationales de rébellions et résistances témoignent d'un mouvement qui prend vie et s'organise au Mexique. Au cours du séminaire, des activistes de tout le pays ont pris la parole. À partir d'une réflexion sur les jours de tourmente vécus au pays et dans le monde, les zapatistes invitent à d'autres horizons de lutte et de solidarité.
Ce séminaire a lieu dans un contexte de crise au Chiapas. Une situation liée à l'établissement de mégaprojets et au règne de terreur de groupes criminels. On compte depuis quelques mois des dizaines de milliers de personnes déplacées et des centaines de victimes. Il y a un an, le mouvement zapatiste alertait via communiqué de presse de risques d'une guerre civile. Les communautés affrontent aujourd'hui la crise avec courage et conviction. Selon leur analyse politique, le gouvernement actuel fait le jeu de ces dynamiques de violence et d'oppression au Chiapas.
Le sens de la transformation
Mexico, le 12 janvier. À l'occasion du centième jour depuis son entrée en fonction, la présidente Claudia Sheinbaum tient un discours dressant le bilan des réalisations de son gouvernement et appelant à l'unité nationale face à la menace posée par les États-Unis. Le discours se présente comme un « compte-rendu du deuxième étage de la Quatrième Transformation ». L'expression empruntée au vocabulaire de l'ancien président Andrés Manuel López Obrador confère au parti MORENA [1] un rôle le mettant en parallèle avec trois moments historiques majeurs : l'Indépendance, la Réforme et la Révolution. Il appartiendrait ainsi au mandat de la présidente actuelle de créer un « deuxième étage » à cet édifice politique mis en œuvre par le gouvernement de MORENA.
Outre les programmes sociaux et la réforme du système judiciaire (dont l'élément le plus déterminant se trouve dans l'élection des juges par vote populaire), son discours met à l'honneur les succès économiques du Mexique et son affirmation en tant que puissance mondiale.
Voir au-delà des masques
Delmy Cruz, autrice et professeure en anthropologie sociale et féminisme à l'UNICACH [2], compte parmi les personnes présentes lors des Rencontres internationales de rébellions et résistances. Grâce à un projet avec des femmes paysannes autochtones, l'anthropologue travaille au quotidien avec les communautés vivant dans les zones frontalières entre le Chiapas et le Guatemala. « Je me rends compte que plusieurs organisations paysannes ont été cooptées par le gouvernement » déclare-t-elle. « Il existe des mégaprojets auxquels nous avons tenu tête durant des années et qui s'implantent aujourd'hui facilement. »
Elle note aussi que la surveillance et la répression à l'endroit des communautés autochtones – ce qu'on appelle communément la guerre de basse intensité – continuent d'augmenter sous ce gouvernement. « Avec des camarades engagées, je travaille depuis des années à développer des perspectives féministes critiques de la situation et nous analysons comment l'avancée des groupes criminels dans les territoires ouvrent la voie à des projets extractivistes. » L'anthropologue voit un espoir dans le séminaire qui est venu réunir plus de 5 000 personnes au Chiapas : « Je crois qu'on assiste à une nouvelle étape pour la gauche au Mexique. À mon avis, on assiste aux débuts d'un tout nouveau mouvement. »
Autoritarisme à Oaxaca
« L'idée navrante voulant que la gestion du gouvernement de l'État de Oaxaca soit “pire que celle de ces partis qui gouvernaient si mal à Oaxaca” fait maintenant partie des idées qu'on entend régulièrement dans les conversations privées, mais aussi dans l'espace public. » Voici ce qu'écrivait il y a quelques semaines le sociologue et journaliste Ernesto Reyes dans un article mis en ligne par le média indépendant PaolaFlores. Ce professeur à l'Université Autonome Benito Juarez de Oaxaca (UABJO) relève que : « Les abus et la corruption sont plus visibles dans l'administration étatique. Il y a une crise qui couve à Oaxaca. »
Le 4 octobre, l'avocate Sandra Domínguez a été déclarée disparue à Oaxaca. Quelques semaines avant sa disparition, cette juriste d'origine ayuuk avait dénoncé des groupes sur le réseau en ligne Telegram où des photos intimes de femmes autochtones étaient échangées par des politiciens et des hauts fonctionnaires de l'administration de l'État. Selon Ernesto Reyes : « La famille de la victime s'est retrouvée presque toute seule lors de la vigie de plusieurs nuits qu'elle a faite devant le parlement. Il existe des situations qui auraient peut-être conduit à une émeute il y a quelques années et qui entraînent maintenant une faible réaction. »
Le 22 janvier, le conseiller politique Arnoldo Romero a été retrouvé mort sur son terrain dans l'isthme de Tehuantepec. À titre de représentant de l'ejido de Buenavista [3], il s'opposait à l'expansion du mégaprojet de Corridor interocéanique, un corridor ferroviaire et pétrolier de l'Atlantique au Pacifique qui pose des conséquences majeures pour les communautés et l'écosystème à Oaxaca. « On assiste régulièrement à des assassinats d'opposants », indique Ernesto Reyes. « Il y a aussi un grand nombre de disparitions. » Ce dernier croit que compte tenu de cette situation et des critiques entraînées par l'administration de Salomón Jara, affiliée au MORENA, il y aurait lieu pour des changement drastiques à Oaxaca.
Quand prolifère l'industrie minière
Autre sujet de tension, les établissements d'entreprises minières canadiennes et états-uniennes qui continuent de proliférer dans l'ensemble de l'État. Celles-ci s'accompagnent souvent d'assassinats liés à la division sociale et à la répression, de nombreux décès de travailleur·euses en raison de conditions de travail dangereuses et de maladies dues à la contamination. À Capulálpam de Méndez, dans la Sierra Norte de Oaxaca, la communauté se trouve en état d'alerte. Alors que la population a réussi au terme d'un combat juridique à obtenir la fermeture d'un projet minier sur son territoire, une compagnie y opère illégalement. À environ 150 km de distance, la population de San Pedro Quiatoni vit une situation d'irrégularité semblable depuis l'établissement de l'entreprise états-unienne Gold Resource. Enfin, notons les ravages causés depuis près de 20 ans par l'entreprise canadienne Fortuna Mining - dont le nom original est Fortuna Silver Mines, qui a fait l'annonce de la vente de la mine qu'elle opère à San José del Progreso, dans la vallée d'Ocotlán.
L'expansion des entreprises minières transnationales contredit le discours du gouvernement fédéral de protection de l'environnement. Avec l'administration fédérale actuelle, les entreprises minières continuent d'ouvrir de nouveaux gisements au Mexique. Si les nouveaux projets économiques sont régulièrement mis à l'honneur, les revendications des familles de personnes disparues et des peuples qui défendent leurs territoires trouvent difficilement écho dans les discours gouvernementaux.
Deux ans après la disparition de l'avocat Ricardo Lagunes Gasca –juriste de renom qui travaillait à créer un dialogue avec l'industrie minière dans l'État de Michoacán, la lettre ouverte [4] signée le 15 janvier 2025 par sa sœur Ana Lucía Lagunes Gasca appelle à ouvrir les yeux et à prendre la parole sur les blessures liées à ces violences. « Vaudrait-il mieux nous résigner au discours de la transformation « par étages » du gouvernement et nous résoudre à croire que tout va bien ? Si nous arrêtions nos recherches et que nous abandonnions nos luttes, qu'arriverait-il avec toutes ces personnes absentes ? À qui pèsent-elles ? Qui hantent-elles ? ». Un cri de douleur et d'indignation qui rejoint celui qui se faisait entendre il y a quelques semaines au Chiapas.
[1] Movimiento de Regeneración Nacional
[2] Université des Sciences et des Arts du Chiapas
[3] Système communautaire de gestion des terres agricoles où les unités de terres appartiennent à l'État et sont laissées en usufruit à de petits paysans qui les exploitent individuellement ou collectivement en coopératives de production.
[4] Ana Lucía Lagunes Gasca, A dónde van los desaparecidos, le 15 janvier 2025.
Alexy Kalam est journaliste indépendant. Il se trouve actuellement établi au Mexique. Daniel Arellano Chávez est journaliste, travailleur communautaire et s'intéresse à titre de chercheur aux mégaprojets au Mexique.
Photos : Rencontres internationales de résistances et rébellions, décembre 2024. Crédit : Johana Utrera. Johana Utrera est journaliste et photojournaliste indépendante. Elle collabore notamment avec Somos el Medio et Desinformémonos au Mexique.